Y’a rien à faire, j’aime pas jouer

En voulant regarder ma vie à travers le prisme du jeu, je me suis rendu compte qu’une vaste machination s’était abattue sur moi, depuis toujours. En fait, je n’aime pas jouer. Pire, la plupart du temps, c’est le jeu qui ne m’aime pas.

Je suis l’un des oubliés du monde du jeu, ou plutôt des tactiques de jeu. Mon sens de la stratégie est nul, faire des choix me pétrifie, l’initiative vient toujours après celle d’un autre, j’ai à peine un coup d’avance quand le joueur moyen en a trois. C’est une réalité, je perds toute personnalité et caractère en présence d’un jeu. Risk, Monopoly, Cluedo, je vous déteste pour avoir gâché mes soirées et révélé le voleur, le menteur, le sadique et le mauvais joueur qui a toujours été en moi, comme si j’étais le porteur d’un virus en sommeil, réveillé sans vergogne par une bande de faux jetons.

Jessie, Myke Tisonne et mes années primaires

Dès le début, j’ai compris que ça n’était pas pour moi. Je suis né et ai vécu les quinze premières années de ma vie à Creil, le genre de ville où tu as un mec qui s’appelle Jessie dans ta classe de CE1. Bref, un jour, en lançant ma carte plus près du mur que la sienne, j’ai gagné la figurine Dracaufeu de Jessie. J’étais novice dans le jeu, et le jeu ne m’a pas aidé. Quelques heures après, le père de Jessie m’a appelé discrètement entre les grilles de la cour de récré quand les éducateurs avaient le dos tourné et m’a foutu un beau coup de pression. Jessie a récupéré son Dracaufeu. Par une logique vengeance, j’ai crié à qui veuille l’entendre que Jessie n’avait pas d’organes, sur quoi il est entré dans une crise de nerfs, type : « j’vais t’assassiner ». Il a fallu se mettre à cinq pour qu’il ne me Myke Tisonne pas le cartilage, chose qui m’aurait beaucoup handicapé pendant les dix années d’adolescence qui ont suivi – période pendant laquelle j’ai passé le plus clair de mon temps à essayer de sensibiliser le sexe opposé à ma personne.

Des cartes de Pokemon

Années collèges, bowling et à-côté à Creil

La pré-adolescence est, comme tout le monde s’entend à le dire, une période ingrate. Quiconque a fait pion dans un collège peut attester de la l’insondable et immense bêtise d’un être humain de 13 ans. A cette période-là, la « routourne » tourne déjà pour moi. Mon frère, de deux ans mon cadet, prend de plus en plus l’ascendant sur moi aux jeux vidéos. La machination va plus loin, jusque dans les laser quests où personne n’a trouvé bon de me parler de zones corporelles à atteindre avec mon fusil d’assaut. Le bowling, c’est autre chose.

Pourquoi une activité aussi cool dans The Big Lebowski se trouve en fait située à l’entrée des Enfers, Plaza Bowling, sur la ZAC du Bois des Fenêtres à Saint-Maximin, à côté de Creil ? Et déjà, depuis quand il y a un à-côté à Creil ? Vous comprenez ma peine.

Le lycée, les jeux d’alcool et qui dit ?

Mais revenons à nos moutons, et opérons un saut dans le temps aux années lycées. Là, c’est la débandade. Sont venus notamment les jeux d’alcool qui ont simplement augmenté mon volume de vomi annuel. Ajoutés à cette intelligence divine de l’ado qui découvre l’élixir anti-ennui, le « jeu pour choper le pétard en P2 ». A tous les coups, c’était foutu pour moi. Quand un pétard tournait et qu’un type disait ‘qui dit bureau de tabac ? » j’étais le premier à dire la phrase en entier et non ‘BAR ta(allez sur Google si vous ne comprenez rien, je n’ai pas le temps, trop de trucs sur le cœur à écrire). Pour contrer cet oppressant buraliste, j’en ai inventé un que personne n’a jamais compris : « qui dit court de tennis ? » C’était pourtant bien simple, il fallait courir en disant deux fois le mot tennis. « Euh, c’est vraiment ton pote, lui ? »

Jeux télé, Burger de la Mort et gâchis d’intelligence

Je continue, au jeu en ligne de « Tout Le Monde Veut Prendre Sa Place », j’avais 14 comptes (je les ai retrouvés il y a pas longtemps) pour avoir le maximum de chances de passer devant Nagui. Mon ambition était totale. Quand je perdais, je répétais en boucle cette phrase de loser : « Finalement, quand on y réfléchit, ces champions des jeux télé, c’est quand même un gâchis d’intelligence mis au profit d’un divertissement débile. » Mais oui, c’est ça, méga ultra loser. Pour me redonner de la force, mon seul espoir résidait enfin dans ma plutôt bonne mémoire lors de l’épreuve finale de Burger Quiz, « Le Burger de la Mort ». Épreuve visée, hélas jamais réussie à ce jour.

Le burger de la mort du jeu Burger Quizz

Âge adulte, killer et psychanalyse

Comble de mon malheur, avec l’âge adulte, les jeux en soirée, en week-end et même en journée sont apparus. Pour commencer, mon pire ennemi, le killer, où chacun se voit attribuer une mission sur un petit papier pour éliminer l’autre. Le killer a montré ma capacité à me replier sur moi, à prendre peur de l’autre, à angoisser des petites choses de la vie. On m’aurait commandé une psychanalyse qu’on aurait pas trouvé autant de stigmates de l’enfance. Sans aller jusqu’à dire que la xénophobie et la stigmatisation dans le monde découlent exclusivement du jeu de killer, on peut se demander ce qu’il se passerait s’il y avait uniquement mon genre de joueurs sur Terre. Dans le genre « jeu de jour », il y a aussi les escape games, invention de team building pour entreprises en mal d’amour qui veulent resserrer les liens entre une dizaine de gens en chemise blanche. Ici bas, je suis l’opposé du leader naturel. Je pourrais au moins être un révolutionnaire ou un râleur utile, mais non… Simplement le sous-chef d’une entreprise en faillite.

Le jeu est une pute sauf la Bataille corse

Le jeu est une pute. Je ne serai jamais son mac, car il ne veut même pas de moi. Ma seule victoire officielle concerne la Bataille corse, discipline qui met en avant les tics nerveux des joueurs et leur indique simplement le chemin le plus court chez le médecin. Pourtant, une fois, j’ai inventé un jeu. Le concept : je faisais imaginer à des joueurs ivres qu’ils étaient au volant d’un engin et leur donnais des instructions du type « attention une cascade » ou « vite, fais le cri du koala femelle en fermant les yeux. » Le gagnant était choisi arbitrairement. Pendant des jours, je me suis trouvé hyper intelligent, mais enfin, me disais-je après coup, à vaincre sans péril, n’as-tu pas clairement triomphé sans gloire ?

Remarquez, il faut relativiser. Je suis peut-être mauvais aux jeux mais je sais réagir en cas de coup dur. Le lendemain de l’histoire avec ce peintre de Jessie (période agitée de ma post-enfance), je me suis pissé dessus en jouant au football dans la cour de récré. Simple oubli. Au lieu de me morfondre en prévision de la honte de ma vie, j’ai observé les possibilités, tel l’Iron Man du pauvre. Il pleuvait. J’ai repéré une flaque d’eau et ai fait mine d’y tomber après une bonne protection de balle. L’esbroufe était parfaite. Je suis parti en guerrier après avoir défendu mon ballon et la maîtresse m’a filé des vêtements propres. La tête haute, j’ai vaincu.

DJ Bonjour
À propos de l'auteur

Pourquoi cette fête s'arrête ? Qui a décidé cela ? Pourquoi l'esprit fatigue ? Qui a ordonné cela ? Quelle gravité nouvelle applique sa loi sur mon corps ? Je m'y oppose. C'est décidé, je ne trouverai pas le sommeil et je n'irai pas le chercher.