CELF-Made-Men, artisans du loto à Paris


Isa
par

Samedi soir, Le CELF (Comité Extraordinaire du Loto Français) met son nœud papillon et s'apprête à animer un loto pendant trois heures dans un petit bar du 18e arrondissement. Le loto, un truc de vieux ? Non, pas vraiment. À Paris, il est devenu franchement trendy.

À l'heure où les jeunes Parisiens se donnent rendez-vous dans le dernier bar à la mode pour siroter quelques bières, projettent leur 1re, 2e et 3e partie de soirée, le CELF sort sa machine à boules. Derrière cet acronyme aux allures institutionnelles se cachent Clément, Jérémie et Martin, trois animateurs pas encore trentenaires. Ils appartiennent à Animals, qu'ils définissent comme « un collectif de copains dans lequel on fait de la photo, du web, de l'illustration » . Animals, c'est des projets comme Impose ton anonymat, recueil de photos de bêtises trouvées sur le web, des collages exposés notamment à Ground Control, des DJsets, des décorations de crottes sur les trottoirs de Paris, des idées folles, des délires de potes qui finalement font rigoler des milliers de personnes.

« Ça m'est tombé dessus un peu par hasard » , explique Jérémie en parlant du loto. Journaliste, il n'avait jamais pratiqué l'amour de la boule, ne connaissait pas trop cet univers. Il a été entraîné dans l'aventure par Martin et Clément. Eux, connaissent le loto, le vrai, celui qui exalte un village, celui qui t'emmène dans les dernières minutes du JT de 13h sur TF1.

Clément et moi, on vient de Vesoul et on faisait des lotos en tant que joueurs. On adorait aller dans ces salles des fêtes. Il n'y avait pas d'ambiance, un silence monacal. À côté de nous, il y avait des types qui donnaient toutes les répliques qu'on utilise maintenant dans nos lotos comme « le 11, les deux petits clous » . Quand on anime, on repense à ces références.

Ils ont commencé par inventer le concept de lotos à emporter. Ils ont acheté une machine, et fait un essai avec des potes dans un appartement. « Les gens étaient trop bourrés. Ça n'a pas suivi »  explique Clément, développeur web. Pourtant, ils se rendent compte à ce moment qu'il subsistait l'appel de la boule, l'appel du chiffre, le stress du « quand il te reste un putain de jeton à placer ».

Martin, ancien post-prod dans le milieu de la pub et aujourd'hui libraire, revient sur la naissance du CELF : « En fait dans le collectif Animals, ça jasait un peu qu'on fasse un truc à trois, un truc de vieux, un truc de beaufs, brandé Animals. On n'arrivait pas à faire entendre le fun et l'aspect Animals qu'il y avait dans le loto » .

Après deux lotos animés en novembre 2014, ils décident finalement de créer une entité autonome largement inspirée de la Cogip, entreprise des années 70 parodiée dans les cultissimes « Messages à caractères informatifs » des années où Canal+ vendait encore de la grosse déconne. Ils n'ont pas de chemisettes et de cravates trop grandes, mais ils ont le ton. Deux animateurs à la boule équipés de micros-casques qui débitent des chiffres et des vannes, un huissier qui contrôle et départage les égalités à la courte-paille, voici la configuration gagnante du loto made in CELF. Ils considèrent l'exercice comme du théâtre avec le même stress, la même anxiété avant de monter sur scène.

« On conjugue les deux aspects. On est très traditionalistes du loto. On utilise des blagues coutumières dans l'énonciation des chiffres et on apporte aussi de la fausse culture, du comique de répétition ». La différence avec le théâtre, c'est que les gens interagissent, surenchérissent. Et quand on leur demande « Pourquoi, ça marche ? » , ils répondent que cela tient à leur capital bonne humeur, au plaisir qu'ils prennent à faire des lotos. « On a déterré un concept ringard et on se l'est réapproprié ».

Ringard et dangereux. Ces dernières années, la douane a traqué les animateurs de loto comme des dealers de cocaïne, et ce sport de salle des fêtes a fait les gros titres dans les journaux : « Mort de « Mamie Loto » , la retraitée condamnée pour des jeux illégaux » , « Rennes : les animateurs de loto échappent à l’amende record » , « Ille-et-Vilaine : du sursis et des amendes pour les animateurs de loto » . Pas d'inquiétude au CELF, ils ont contourné les codes en inventant le loto zéro argent. La règle est simple : « Si tu veux jouer, tu ramènes un lot. Puis, Le CELF fait des kits. On a des collections de DVD, des dauphins en porcelaines, des livres ... Les gens jouent presque trop le jeu. Certains ramènent tout leur appartement. Dès que ça nous fait rire, on donne trois cartons » .

Les joueurs du loto CELF, plutôt hipster mais pas que, viennent avant tout gagner une blague, plutôt qu'une machine à laver ou un panier garni. Par contre, n'allez pas énerver nos trois lotomaniaques avec des rouleaux de PQ ou un vieux cadeau Happy Meal. Le CELF, ça se respecte. On joue le jeu ou on ne joue pas. Parmi les lots qui ont marqué l'histoire du Comité, on notera le portrait de Jésus en hologramme, la petite statue de Gangnam Style qui secoue le bras grâce à l'énergie solaire ou encore l'appareil à raclettes, cadeau démesurément improbable.

Aujourd'hui, le CELF aime faire des lotos dans son fief du 18ème arrondissement, « le côté petit bar, communautaire qui est cool » . A l'avenir, ils aimeraient s'essayer à d'autres villes que Paris. Pourquoi pas « faire une tournée CELF comme un petit groupe de punk, être défrayer, le gîte, le couvert, ... ». Ils ont des propositions, des invitations à Lille, à Clermont Ferrand, à Brest. Et quand le CELF rêve, ça donne un loto géant du haut de l'Arc de Triomphe... intéressant ?

Mais pour l'instant, Clément tient à ce slogan pour se démarquer des lotos du reste de la France :

Les lotos de Province sont des usines, les lotos du CELF, de l'artisanat.

Bingo !

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Crédit photo : Jérémie Maire


Isa

Dite le petit futé de BEJOUE, elle aime les histoires de jeux et de gens, les enquêtes de terrain au pied de son immeuble, et la moquette dans les pubs.