Chefs d'oeuvre et playmobils


Isa
par

Avec l'artiste Pierre-Adrien Sollier, le Playmobil, figurine aux canons esthétiques très normés – 72 mm sans chapeau, 6 articulations, des mains en pinces capables de tenir des accessoires de 3,2 mm d'épaisseur – sort de la vie pour entrer dans l'Histoire, quitte son bateau pirate ou sa cuisine, pour rejoindre La Cène ou Le bal du Moulin de la Galette.

Depuis 2009, Pierre-Adrien Sollier joue avec les chefs d'œuvre de peintres connus et reconnus. Il détourne La Joconde ou encore les naufragés du Radeau de la Méduse, en les remplaçant par cette figurine tout aussi connue et reconnue, le Playmobil. Explications avec ce peintre entre Histoire de l'art et Pop culture.

En 1974, quand Hans Beck présenta au Salon du Jouet de Nuremberg ses petites figurines, il n'y avait que trois modèles (un indien, un chevalier, un ouvrier). Aujourd'hui, il existe  4000 personnages différents. Et vous, vous en avez créé combien de nouveaux ?

Je ne pourrais pas vous dire le nombre exact. Entre les portraits de particuliers, les célébrités et le monde de l’art, je dirais une cinquantaine.

Les playmobils appartiennent à la culture populaire. Pourquoi les faire venir dans le monde de l'art, dans l'univers de Delacroix, de Géricault ou encore de De Vinci ?

Je dirais que la "culture populaire"  fait partie à part entière du monde de l’art. Les années 50 marquent le début de ces fameuses années "Pop". Notre rapport à l’art a considérablement évolué depuis. L’art s’est démocratisé et se consomme plus. Martial Raysse disait que "le supermarché était devenu le musée". C’est ce nouveau paysage urbain qui a entraîné l'émergence de courants "post pop" comme le STREET ART et plus tard le GEEK ART  qui sont finalement des  "produits" de cette culture pop. Ce qui m’a tout de suite intéressé chez le playmobil, c’est cette expression minimaliste,  figée,  qui m’a donné l’envie de le mettre en scène de manière ironique et décalée.

C’est Monsieur tout le monde en plastique a qui l’on peut faire dire à peu près n’importe quoi.

J’ai trouvé amusant de le confronter à ces œuvres mythiques connues de tous et de ce fait aussi très populaires. J’ai voulu rendre un hommage contemporain à tous ces artistes qui m’ont donné et me donnent encore la passion de la peinture.

Les Ménines révisitées par Pierre-Adrien Sollier

Les ménines, Acrylique sur toile, 130 x 89 cm, 2011

Vous trouvez normal qu'on dise de vous que vous défigurez des toiles de maîtres ?

Je trouve le mot "défigurer" un peu fort. Je peux concevoir que cela en gêne certains mais de manière générale les retours sont plutôt positifs. Ces artistes m’inspirent et inspirent toujours autant d’ailleurs. Mon travail crée un lien finalement avec le passé que je trouve intéressant dans la transmission.

Pourquoi avoir choisi le playmobil et pas les legos ou encore les barbies ? Qu'est-ce qu'il a de plus ?

Le pouvoir évocateur du playmobil vient de cette simplicité d’expression. Deux points pour les yeux et un sourire qui laisse une grande place finalement à l’imagination et qui rend finalement le personnage très conceptuel.

Scott Macloud dans L’art invisible de la BD explique très bien cela. Plus le dessin d’un visage est minimaliste et plus l’identification à soi est forte. Et si je dois le comparer au Lego, les proportions du playmobil sont beaucoup plus humaines. Quant à la barbie, même si je la trouve très intéressante, elle n’a pas cette universalité.

Comment choisissez-vous les œuvres à détourner ?

J’essaie de revisiter les toiles et les artistes les plus emblématiques de l’histoire de l’art. Après je ne vous cache pas que la contrainte morphologique du playmobil oriente un peu mes choix. J’étudie la perspective du tableau et regarde la faisabilité. La Vénus de Botticelli par exemple que j’ai vraiment envie de faire, me pose problème.

La liberté guidant le peuple version Playmobils

La liberté guidant le peuple, 130 x 104 cm, 2011

Vous avez été invité pour une grande exposition à Séoul. Pensez-vous que le regard sur l'art est différent en Asie qu'en Europe ?

Les Coréens sont très connaisseurs et amateurs d’art occidental. Je trouve  très enrichissant et indispensable que ces passerelles culturelles se fassent. L'art aboli les frontières et les barrières culturelles. Après, il y a la question des limites de l'art et de la censure qui n'est pas la même dans certains pays d'Asie ou d'Europe, c'est sûr.

Vous jouiez au Playmobil quand vous étiez petit ? C'était quoi votre préféré ?

Et non, je n’y jouais pas spécialement. Je m’en servais surtout pendant mes études d’animation comme de modèles pour créer mes animatics à échelle réduite avant de commencer à dessiner. Un peu à la manière des anciens qui se servaient de petites figurines d’argile pour étudier la perspective et la lumière d’une composition.

Même dans Le radeau de la méduse, les playmobils gardent leur sourire éternel. Pourquoi ? Ils n'ont jamais peur ?

Lorsque j’ai entrepris la réalisation de ce tableau, mon message n’était pas simplement de le revisiter avec des playmobils. Au delà du fait strictement historique qu’il relate, il m’a toujours inspiré beaucoup d’autres scènes.

C’est le "naufrage" par excellence. C’est un peu pour moi une allégorie de notre époque et de notre espèce qui se croit toute puissante sur son bout de terre. Le côté polluant et quasiment indestructible du plastique et ce sourire renforcent cette idée.

D’ailleurs, c’est mon tout premier tableau version playmobil réalisé il y a tout juste dix ans et je ne pensais pas à l’époque qu’il allait s’inscrire dans cette série.

Au fait, il y a une école des Beaux-Arts chez les playmobils ? Où avez-vous fait vos classes ?

Haha, non pas encore. Mais pourquoi pas en ouvrir une. Pour moi, ça a été une école préparatoire - L'Atelier de Sèvres, un diplôme de concepteur graphique à l’EPSAA (Ecole supérieure d’art et d’architecture de Paris) et un master en animation 3D à la Saint Martin’s school de Londres.

C'est quoi le prochain détournement ? Le jugement dernier de Michel-Ange, Les Demoiselles d'Avignon de Picasso, Vocation de Saint Matthieu du Caravage,…

Que de bonnes idées ! C'est vrai que la liste est encore longue... Là, j’aimerais finir une série commencée sur la renaissance flamande. Je travaille en ce moment le triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch. J'aime beaucoup cette imagerie très naïve et narrative.

Découvrir le travail de Pierre-Adrien Sollier 

Crédit photo : Pierre-Adrien Sollier


Isa

Dite le petit futé de BEJOUE, elle aime les histoires de jeux et de gens, les enquêtes de terrain au pied de son immeuble, et la moquette dans les pubs.